Naissance et débuts
des quintets phares du hard bop

The Jazz Messengers - The Jazz Prophets - The Horace Silver Quintet - Max Roach Plus Four

par Vincent BESSIERES

Du milieu des années 50 à celui des années 60, quelques musiciens qui comptent parmi les plus grands ont dirigé, parfois ensemble, des quintets qui sont aujourd'hui considérés comme les plus importants de cette période et dans lesquels se rencontrent souvent les mêmes instrumentistes. Parcours croisés des rois du harp bop, pour mieux comprendre les cheminements qui donnent naissance aux chefs d'œuvre du jazz.

Commentaires, questions, compléments peuvent être adressés via e-mail à : vincent.bessieres@wanadoo.fr


The Jazz Messengers

A la fin de l'année 1954, le pianiste Horace Silver dirige un quartet qui se produit, en alternance avec le groupe de Tony Scott, au Minton's Playhouse. Cet ensemble est constitué de H. Silver, du saxophoniste ténor Hank Mobley, du batteur Arthur Edgehill et de différents bassistes, dont Doug Watkins, arrivé en août de sa ville natale, Detroit. Comme il ne l'a enregistré jusque-là qu'en trio, le producteur Alfred Lion fait à Horace Silver la proposition de réaliser un premier disque en quintet pour son label, Blue Note. A cette occasion, le pianiste fait logiquement appel à Mobley et Watkins, à qui il ajoute Art Blakey, avec lequel il a déjà enregistré en trio, et Kenny Dorham. Les sessions (datées du 13 novembre 54 et du 6 février 1955) sont publiées sous le titre Horace Silver and The Jazz Messengers. Pour la publication de l'album, Silver a eu l'idée de reprendre le nom que Blakey avait donné à un groupe (composé en majorité de musiciens convertis à l'islam) qu'il dirigeait en 1948 : The Messengers.
Tous les musiciens sont satisfaits du résultat et décident de prolonger leur association au-delà des studios. La naissance officielle des Jazz Messengers, un groupe qui prend une forme coopérative (tous les musiciens reçoivent le même salaire), est marquée par un concert au Blue Note de Philadelphie, en février 1955. L'ensemble connaît un succès tant critique que public, se faisant remarquer par la qualité de son répertoire, une sonorité identifiable, ancrée dans la tradition afro-américaine du blues et des gospels, et des solistes de talent égal, à tel point que Blue Note programme un enregistrement live à l'occasion de leur passage au Cafe Bohemia à New York en novembre, qui donnera lieu à deux albums.
Toutefois, dès le mois de décembre 1955, K. Dorham décide de quitter le groupe pour voler de ses propres ailes et créer le sien sur le même modèle, jusqu'au nom : The Jazz Prophets. C'est Donald Byrd, arrivé de Detroit pendant l'été et actfi dans le quintet de George Wallington, qui le remplace (The Jazz Messengers, Columbia, enregistré en avril et mai 56). Peu après, toutefois, l'ambiance se dégrade et le quintet se sépare au début de l'été (on évoque des querelles liées à la toxicomanie de certains musiciens). Blakey conserve l'usage du nom. Il l'utilisera jusqu'à la fin de ses jours.


The Jazz Prophets

La tentative de Kenny Dorham est de brève durée. Son quintet comprend J. R. Monterose au ténor, Dick Katz au piano, Sam Jones à la contrebasse et Arthur Edgehill comme batteur. Un premier disque est enregistré en avril 1956 pour ABC/Paramount (Kenny Dorham and The Jazz Prophets, volume 1). Peu après, Katz est remplacé par le jeune Bobby Timmons, nouvellement arrivé de Philadelphie et dont c'est le premier engagement d'importance. Un enregistrement live a lieu, également au Cafe Bohemia, à la fin du mois suivant, avec Kenny Burrell en invité, qui sera publié en deux volumes par Blue Note (Round About Midnight at The Cafe Bohemia). Le groupe ne rencontre pas le succès escompté et Kenny Dorham doit le dissoudre peu après. Il est alors engagé par Max Roach pour succéder à Clifford Brown après le décès accidentel de celui-ci en juin, qu'a brièvement remplacé après sa mort Donald Byrd.


The Horace Silver Quintet

Si Art Blakey a conservé le nom des "Jazz Messengers", Horace Silver a lui entraîné les principaux musiciens du groupe puisqu'il constitue après quelques semaines de réflexion, un nouvel orchestre avec Hank Mobley et Doug Watkins auxquels il adjoint Donald Byrd à la trompette et Art Taylor comme batteur : le groupe fait une première séance d'enregistrement en juillet (Silver's Blue pour Epic) et ses débuts officiels au Showboat de Philadelphie en août, avec Art Farmer à la trompette. Art Taylor, qui bénéficie du privilège d'être un des batteurs réguliers de la marque Prestige, ne souhaite pas toutefois partir en tournée. C'est donc Louis Hayes, venu lui aussi de Detroit, qui, sur la recommandation de Watkins, prend sa place dès septembre. D'autre part, Art Farmer étant contraint par contrat à ne pas enregistrer pour une firme concurrente à la sienne (Prestige), c'est toujours Donald Byrd qui occupe la place de trompettiste au cours des séances d'enregistrement qui se déroulent en novembre (Six Pieces of Silver pour Blue Note).
C'est côté contrebasse que les choses changent à nouveau, début 57, lorsque Doug Watkins se retire au profit de Teddy Kotick (The Stylings of Silver en mai) qui à son tour, passera la main, un an plus tard, en mai 58, à Gene Taylor, un autre contrebassiste issu de Detroit. Parallèlement, Hank Mobley répond, au printemps 57, à la sollicitation de Max Roach dans le groupe duquel il retrouve Kenny Dorham. Il est un temps remplacé par le tout jeune Wayne Shorter alors en train d'accomplir son service militaire, mais Mobley a en fait échangé sa place avec Clifford Jordan qui chez Max Roach, selon Kenny Dorham, manquait trop d'expérience. Clifford Jordan n'est pas très enthousiasmé par la musique du pianiste (Further Explorations en janvier 58) et cède son siège en mai 1958 à Junior Cook.
Or en avril 1958, il y avait eu un nouveau changement : c'est à cette époque que Art Farmer rejoint le quartet que constitue Gerry Mulligan. Louis Hayes est alors le seul membre restant du quintet d'origine. Comme remplaçant de Farmer, Silver engage brièvement Lee Morgan (semble-t-il), puis l'intérim est prolongé de nouveau par Donald Byrd (en témoigne Sterling Silver, en juin), auquel succède Louis Smith, qui ne reste que deux mois (il fait partie du groupe avec lequel Silver se produit au Festival de Newport) et cède son poste, en septembre, à Blue Mitchell, arrivé de Floride.
C'est avec le groupe B. Mitchell - J. Cook - G. Taylor - L. Hayes que le quintet se stabilise de nouveau pour un moment (Finger Poppin', janvier 59) et que Silver vient pour la première fois en Europe au printemps (suivra Blowin' the Blues Away, à la fin de l'été 59). Avec Roy Brooks également venu de Detroit à la place de Louis Hayes en 1960, le groupe durera quatre ans, et donnera le jour à plusieurs excellents albums : Horace-Scope, Doin' The Thing, The Tokyo Blues, Silver's Serenade, et le chef d'œuvre, Song for My Father.


Art Blakey's Jazz Messengers

Après la scission de mai 56, Donald Byrd continue quelque temps de collaborer avec Art Blakey dans un groupe comprenant Kenny Drew au piano, et deux musiciens de Chicago, le bassiste Wilbur Ware et Ira Sullivan, lequel est aussi à l'aise à le trompette qu'au saxophone ténor. Mais Blakey ne sollicitant que le second de ses talents alors que lui se préfère dans le premier, Sullivan s'en va au bout de deux ou trois mois ; Byrd fait de même pour intégrer le groupe de Max Roach après la mort de Clifford Brown.
En juillet 56, Art Blakey fait un séjour à Philadelphie. Là, il découvre un jeune prodige, Lee Morgan, qui vient tout juste d'avoir 18 ans, et son ami James "Spanky" DeBrest, qui joue de la contrebasse. Il les engage, mais contrairement à DeBrest, Morgan ne souhaite pas rester dans la formation. A l'automne, les soufflants sont donc Jackie McLean et Bill Hardman (dès septembre). Au piano se trouve un autre musicien de Philadelphie, Sam Dockery.
En mars 57, arrivant de Chicago à la demande de Blakey, Johnny Griffin remplace McLean, qui, du fait de sa toxicomanie, n'est pas toujours apte à se produire, bien qu'il soit le seul musicien réputé du groupe (avec Blakey). Griffin ne reste que 7 mois dans la formation et en octobre préfère retourner dans sa ville natale. Le pianiste Junior Mance appartient quelques semaines au groupe fin 57. En février/mars 58, Art Blakey doit trouver un remplaçant à McLean défaillant pour un engagement au Cafe Bohemia. Il appelle Benny Golson, qui, depuis la dissolution du big band de Gillespie en janvier, s'est fixé à New York. Pendant quelques temps, Golson, sollicité comme arrangeur et compositeur, ne souhaite pas quitter la ville, mais concert après concert, finit par se laisser convaincre de partir en tournée. Sous son influence, Blakey accepte de remanier progressivement son groupe : le pianiste John Houston et Spanky DeBrest laissent leur poste respectivement à Bobby Timmons et George Tucker. Puis, en septembre, Lee Morgan succède à Bill Hardman et en octobre, Jymie Merritt prend la suite de Tucker (Moanin', Blue Note). Tous les musiciens, Blakey excepté, sont originaires de Philadelphie et se connaissent déjà. C'est ce groupe qui, en une année, sur un répertoire totalement rénové, va redonner ses plus belles lettres de noblesse aux Jazz Messengers qui, après quantité d'enregistrements pour divers labels, renouent avec celui de leurs débuts auquel ils seront longtemps fidèles : Blue Note.


Max Roach Plus Four / Max Roach 4

Au lendemain de la mort de Clifford Brown (juin 1956), Max Roach fait brièvement appel à Donald Byrd pour succéder son ami disparu, puis à Kenny Dorham, plus expérimenté. Le pianiste Richie Powell, disparu dans l’accident qui avait coûté la vie au trompettiste, est quant à lui remplacé par Ray Bryant. Le contrebassiste George Morrow et Sonny Rollins au ténor restent à leur poste (Max Roach + 4, septembre 1956, EmArcy).

Après Wade Legge, le pianiste de Chicago Billy Wallace fait une courte apparition dans le groupe au printemps suivant (Jazz in ¾ Time, mai 1957, EmArcy). A la même période, Sonny Rollins quitte le quintet pour rejoindre le groupe de Miles Davis, avant de commencer une carrière sous son nom. Le saxophoniste Clifford Jordan tout juste arrivé de Chicago le remplace, mais Kenny Dorham ne le trouvant pas assez expérimenté, Max Roach demande à Hank Mobley, alors membre du quintet de Horace Silver, d’échanger sa place avec lui. Peu après, le batteur renonce à l’idée d’avoir un pianiste dans son groupe (Max Roach 4 Plays Charlie Parker, EmArcy, décembre 1957). Le contrebassiste Nelson Boyd apparaît avec la formation, ainsi qu'un jeune saxophoniste ténor, George Coleman. Quelques temps plus tard, toutefois, le groupe accueille le pianiste Ramsey Lewis pour un concert enregistré à Chicago (Max !, Argo, janvier 1958).

Durant les premiers mois de l’année 1958, Max Roach décide de profiter du départ de Kenny Dorham pour remanier totalement son groupe. A Chicago encore, au mois de juin, il engage de jeunes musiciens : Booker Little à la trompette (que lui a présenté Sonny Rollins), George Coleman au sax ténor, Eddie Baker au piano et Bob Cranshaw à la contrebasse (Max Roach Plus Four on the Chicago Scene, juin 1958, EmArcy). La formation évolue vers une forme plus définitive lorsque Art Davis, à la contrebasse, et Ray Draper au tuba, la rejoignent (Max Roach Plus Four at Newport, juillet 1958, EmArcy) car c’est avec elle qu’il enregistre plusieurs albums (Deeds, Not Words pour Riverside en septembre 1958 et Award-Wining Drummer sur Time en novembre 1959). Pour un album, Ray Draper est remplacé par le tromboniste Julian Priester (The Many Sides of Max Roach, septembre 1959, EmArcy).



Bibliographie
Ouvrages
CARLES-CLERGEAT-COMOLLI,
Dictionnaire du Jazz, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1994
Leonard FEATHER,
The Encyclopedia Yearbook of Jazz, Horizon Press, 1956 ; Da Capo Press, 1993
Leonard FEATHER,
The New Yearbook of Jazz, Horizon Press, 1958 ; Da Capo Press, 1993
ERLWINE-BOGDANOV-WOODSTRA-YANOW,
All Music Guide to Jazz, Miller Freeman Books, 1998

Interviews et articles
  • Nat HENTOFF, "Jazz Messengers Blazing A Spirited Trail", Down Beat, Vol. 23, n°4, 1956.
  • Dom CERULLI, "Farmer's Market", Down Beat, Vol. 25, n°12, 12 juin 1958
  • Leonard FEATHER, "Byrd Calls", Down Beat, Vol. 25, n°13, 26 juin 1958
  • Dom CERULLI, "Horace Drives Ahead", Down Beat, Vol. 25, n°14, 10 juillet 1958
  • François POSTIF, "Silverama", in Jazz Hot, n°141, mars 1959
  • Guy KOPEL, "En écoutant les prêcheurs", in Jazz Magazine, n°47, avril 1959 [Portraits de H. Silver, E. Taylor, L. Hayes, J. Cook, B. Michell]
  • Kurt MOHR, "C'est Arnett Cobb qui a converti Benny Golson au ténor", in Jazz Hot, n°139, janvier 1959.
  • Jacques DEMETRE, "Voyage dans le sud avec Jymie Merritt, bassiste des Jazz Messengers", in Jazz Hot, n°139, janvier 1959.
  • François POSTIF, "New Star du piano... Bobby Timmons espère rester le plus longtemps possible avec les Jazz Messengers", in Jazz Hot, n°139, janvier 1959.
  • Ira GITLER, liner notes to "Junior's Cookin'", Jazzland.
  • Laurent GODDET, "Cliff's Talk'", Jazz Hot, n°261, mai 1970.
  • Nat HENTOFF, "Nouvelles d'Amérique'", Jazz Hot, n°118, février 1957.




    © Vincent Bessières
    Août/Octobre 2000
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