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Tina BROOKS,

ou l’histoire d’un type à qui la chance a joué de sales tours.

(article paru dans So What, n° 28, novembre 98)

 

La vie musicale de Harold Floyd « Tina » Brooks commence durant son adolescence, dans le quartier du Bronx où ses parents se sont installés en 1944, à leur arrivée de Caroline du Nord. Il apprend les rudiments instru-mentaux à l’école et grâce aux conseils de son frère « Bubba », saxophoniste ténor (toujours en activité). Après avoir essayé l’alto, il adopte, lui aussi, le ténor. Son aîné, qui entame à cette époque une longue carrière dans les orchestres de rhythm ‘n’ blues, le fait entrer dans celui du pianiste Sonny Thompson, en 1950, à sa suite. Engagé par des artistes tels Charles Brown, Amos Milburn et Joe Morris, Tina passera ainsi plusieurs années au sein d’ensembles d’instrumentistes chanteurs à la mode auprès du public noir, avec lesquels il tourne abondamment et entre parfois en studio.

Leur musique tape-à-l’œil lui permet de gagner sa vie mais pas de faire entendre sa voix. Cette insatisfaction le pousse à approfondir en parallèle ses compétences en harmonie et en théorie auprès de Herbert Bourne, à qui l’a recommandé l’arrangeur Sy Oliver. Intégrant en 1955, le big band de Lionel Hampton, il se rapproche du monde du jazz, mais ses attentes sont déçues : on ne lui laisse guère là non plus l’occasion de s’exprimer.

C’est l’année suivante que Tina Brooks fait la rencontre déterminante : celle de « Little » Benny Harris, avec lequel il se produit dans une boite du Bronx, le Blue Morocco (un nom qui ne s’invente pas), qui toute sa vie sera sa tanière. Le trompettiste, historiquement l’un des tous premiers boppers, le prend sous sa protection et l’initie au vocabulaire du jazz moderne, à ses subtilités complexes et à son répertoire. Sous cette égide, le saxophoniste développe rapidement son style, avec pour influences Lester Young et ses fidèles disciples Wardell Gray et Dexter Gordon, tout en étant sensible à ses contemporains : Hank Mobley et Sonny Rollins. Et c’est ici que la chance semble lui sourire. Sur les conseils de son protecteur, Alfred Lion, le producteur de Blue Note, vient l’écouter et repart si conquis que Brooks intègre immédiatement les rangs de la célèbre firme : en quatre mois, il participera à quatre séances d’enregistrement.

  

Ses véritables premiers pas phonographiques ont lieu en février 1958, sur trois morceaux d’une séance marathon en forme de jam-session autour de l’organiste Jimmy Smith, vedette maison. Il y là des habitués auxquels il se mêle timidement : Curtis Fuller, Lou Donaldson, Lee Morgan, Art Blakey... On retrouve ces deux derniers le 16 mars suivant, avec Sonny Clark et Doug Watkins, comme sidemen de son premier disque personnel, connu sous le titre de Minor Move. Avec ce casting, Blue Note met les petits plats dans les grands pour accueillir sa nouvelle recrue qui sait se montrer à la hauteur de l’enjeu. Bizarrement pourtant, ces faces éclatantes paraîtront seulement pour la première fois en 1980, lorsque les producteurs japonais entreprendront de fouiller le fonds miraculeux des bandes inexploitées de la compagnie.

Pour de bien mystérieuses raisons commerciales, en effet, et alors que le disque est une perle musicale, on ne jugea pas opportun alors de le publier. Puis on oublia son existence...

On peut s’étonner de cette pratique mais elle était, semble-t-il, relativement courante de la part de Blue Note qui se permettait d’enregistrer plus que nécessaire et n’hésitait pas à bloquer la sortie d’un disque si le marché le dictait. Cela n’avait guère d’incidence sur la production abondante des Jazz Messengers, mais dans le cas de Tina Brooks, ce fut le début d’une incroyable série de reports et de passages à la trappe dévastateurs.

Lion et Wolff, d’ailleurs, ne négligèrent pas leur poulain : trois semaine plus tard, ils l’invitèrent à participer, de nouveau avec Jimmy Smith, à une session live au Small’s Paradise... Qui fut, elle aussi, laissée de côté jusqu’en 1980. En mai 1958, il participa à une deuxième jam session enregistrée en studio, cette fois-ci autour du guitariste Kenny Burrell. Sous la pochette signée par un graphiste débutant nommé Andy Warhol, il se montre l’égal de Junior Cook, qui est également de la partie. Il faut toutefois attendre plus d’un an pour qu’on le retrouve enregistrant, une seconde fois avec Kenny Burrell, lors d’un concert au Five Spot (septembre 1959).

Dans toutes ces séances plus ou moins informelles, ce sont principalement ses capacités de soliste qui sont mises en évidence. A l’écoute, on ressent pourtant une certaine retenue dans son jeu, comme si le musicien restait sur sa réserve. Plusieurs témoignages décrivent d’ailleurs une personnalité timide, peu habituelle dans le milieu volontiers exubérant des jeunes musiciens. C’est seulement sur les disques enregistrés sous son nom ou auprès de musiciens ayant sa confiance que peut s’épanouir son talent.

L’essentiel de la carrière fugace de Tina Brooks va se jouer pendant l’année 1960. Un an pour se faire une petite place sur la scène du jazz, trouver des partenaires d’entente, et graver quelques titres éternels. Le premier interlocuteur à sa hauteur est un jeune trompettiste prodige de 22 ans appelé à faire parler de lui : Freddie Hubbard. Les deux hommes se rencontrent par l’entremise de Ike Quebec dans le club de Count Basie, sympathisent et s’admirent mutuellement à tel point que Hubbard invite Brooks en juin à participer à son premier disque : Open Sesame, pour lequel son ami signe trois compositions, dont le titre éponyme et un remarquable « Gypsy Blue ». Tina Brooks lui rend la pareille en septembre en le conviant à collaborer à l’unique disque paru sous son nom de son vivant : True Blue, un chef d’œuvre du hard bop qui bénéficia de l’une des plus belles couvertures graphiques de Reid Miles. Ces disques miroirs laissent apprécier pour la première fois ses talents de compositeur, d’arrangeur et d’improvisateur. Comme dans une lignée obscure des Messengers, à dominante blues, voire fortement gospel – les titres le manifestent aussi –, ses thèmes combinent de manière très intriquée mais sans étouffement les voix du ténor et de la trompette qui exposent ensemble, de façon fragmentée mais remarquablement complémentaire, une mélodie principale, faussement simple et toujours très chantante, tandis que le trio piano - basse - batterie développe une trame harmonique riche, à dominante mineure, et une base rythmique appuyée, volontiers exotique, toujours très balancée.

Parallèlement, Tina Brooks est devenu le remplaçant de l’altiste Jackie McLean dans The Connection, une pièce sulfureuse, signée Jack Gelber et créée par l’avant-gardiste Leaving Theater, qui met en scène des junkies attendant leur délivrance des mains d’un dealer, sur fond de jazz, joué sur scène. Ironie : tous les musiciens de la troupe sont des camés notoires. Freddie Redd, compositeur de la bande-son, l’a enregistré en février pour Blue Note, en quartet avec McLean. Le disque, porté par le scandale, marche si bien qu’en juin, le pianiste, qui est un malin, l’enregistre une seconde fois, pour le label Felsted, sous le couvert d’un pseudonyme, car Lion et Wolff ne sont pas des rigolos. Cette fois, il embarque avec lui Brooks et Howard McGhee à la trompette. Sur ces morceaux qu’il a abondamment joués, le saxophoniste bénéficie d’une aisance qui met son originalité en valeur.

Son jeu qui allie le lyrisme et l’énergie possède en permanence un caractère imperceptiblement lazy, une sorte de léger retard languide dans l’émission de la note, de fins déchirements du son qui le rendent presque volatil. Le son du ténor dans l’aigu manque souvent de se rompre, glisse à la limite de la cassure, de l’étranglement, joue avec la limite de l’éraillure, ce qui donne au discours une apparence poignante de fragilité, de celle qui semble plonger au plus profond de l’être, et une tension dans la souplesse, entre les sanglots étouffés et les bouffées brûlantes. Ces effets de contention sont renforcés par une manière de jouer, un peu à la manière d’Oliver Nelson, sur de grands intervalles répétés, et par le fait de conserver toujours dans le phrasé, sur les tempos rapides comme dans l’interprétation de ballades, une vigueur rythmique soutenue par des inflexions ténues mais mar-quées. Il en résulte des solos d’une grande et fluide complexité, qui laissent entendre la maîtrise stylistique et la grâce mélancolique d’un chant tout à tour alerte et oppressé.

Le 13 août suivant, Freddie Redd réunit ensemble McLean et Brooks pour Shades of Redd, en escomptant bé-néficier du succès du disque précédent. Le public passe à côté et l’album est retiré du commerce. Il devient une pièce rare. Il n’a été réédité pour la première fois que l’année dernière. Une troisième et dernière séance sera organisée par Blue Note pour Freddie Redd, et Tina Brooks y participera. Mais, par représailles à l’égard de l’infidèle ou pour raisons éditoriales, elle demeurera inédite jusqu'à ce que Mosaic la publie dans un coffret, en 1986... La série noire continue. Et elle n’est pas terminée.

En septembre, Blue Note planifie une session en sextet où McLean et Brooks se partageraient les composi-tions, les arrangements et la paternité du disque : chacun signe trois morceaux. Une aubaine pour Brooks, toujours en attente de reconnaissance. Le trompettiste Blue Mitchell met sa belle sonorité au service de l’ensemble ; la rythmique Kenny Drew - Paul Chambers - Art Taylor offre son impeccable savoir-faire. Il ne manque aucun ingrédient pour faire un disque susceptible d’attirer attention et lauriers. Or plus d’un an et demi auparavant, McLean a dirigé une session en quintet qui n’a donné que trois titres satisfaisants depuis lors demeurés en at-tente. Etrangement, Lion qui n’a pas d’habitude ce genre de scrupules, tient à la publier coûte que coûte. Au lieu de laisser dormir ces titres anciens, il change ses plans, sélectionne trois titres de la séance en cours et décide d’en attribuer la responsabilité au seul McLean. Tant pis pour le malheureux Brooks, et tant pis pour les morceaux restants, qui, sacrifiés, traîneront au fond d’une boîte jusqu'à ce que les Japonais, en 1979... Vous commencez à connaître l’histoire.

En octobre a lieu la troisième session du saxophoniste sous son nom, toujours pour Blue Note : Back to the Tracks. Retour en piste, avec une équipe de choc (la même sans McLean), mais une fois de plus en vain. Ce disque, bien que parfaitement programmé, ne sera jamais commercialisé non plus. Tout est pourtant prévu : un titre (amèrement ironique), une pochette, un numéro de référence (BST-84052). Il est annoncé et répertorié sur les pochettes promotionnelles des vinyles... Aucun exemplaire ne sera produit. Pourquoi ? Mystère. De quoi s’arracher les cheveux. Il faudra toute la ténacité d’un collectionneur insatiable à la recherche de ce disque fantôme pour que l’on prenne conscience, deux décennies après, que l’album n’avait en définitive jamais été mis sur le marché ! Les éditeurs nippons seront les premiers à le publier.

 

 

Consciencieusement mais complètement illogiquement, Blue Note organisera l’année suivante, en juin, avec un personnel différent, une quatrième séance d’enregistrement ! Le trompettiste Johnny Coles y donnait la réplique au saxophoniste. Selon la même aberration, elle ne fera jamais l’objet d’un disque.

Après cet ultime avatar, Brooks n’est jamais retourné en studio. Sa carrière minée par une dépendance accrue aux stupéfiants a progressivement sombré dans une obscurité irréversible et précaire, condamnant le musicien à se produire pour survivre dans des clubs miteux, au sein d’orchestres latinos ou de R&B de seconde zone. On pouvait aussi l’entendre de temps à autre avec des musiciens comme Oliver Beener (tp), Elmo Hope, Don Pullen (p), Larry Gales (b), Al Walker (dm). Son existence s’est achevée en 1974, dans l’oubli misérable, à l’âge de 42 ans.

Après les publications nippones de 1980, un coffret de 4 LP de luxe publié par Mosaic en 1989 a fait beaucoup pour la redécouverte, en forme de réhabilitation posthume et tardive, du saxophoniste. Il est de ceux après lesquels les collectionneurs courent, car aucun des ses possesseurs n’est assez fou pour s’en séparer. Il est aussi le seul qui permette d’entendre certaines sessions inédites. Blue Note, qui possède la totalité des bandes de Tina Brooks, n’a pour l’instant opéré que quelques rééditions, pour la plupart en édition limitée, dans l’inique « Blue Note Connoisseur Serie ». Ecouter Tina Brooks reste aujourd’hui encore une gageure. Avec cette confidentialité imposée à la musique, c’est un second et indigne voile de silence que l’on appose sur une œuvre en elle-même déjà bien trop méconnue.

Par la brièveté de sa carrière, Tina Brooks n’a peut-être pas atteint sa pleine maturité. Peu importe. A l’écoute de la poignée de disques sur lesquels il apparaît, on ne peut que regretter et pleurer la perte de cette voix majeure de la modernité du jazz, non sans ironie plus connue aujourd’hui qu’à son époque malgré l’enthousiasme de pairs aux noms prestigieux. A votre tour désormais de la reconnaître.

Vincent Bessières


Discographie en CD (par ordre chronologique) :

· Jimmy Smith : The Sermon! (1958) Blue Note 7 46097 2

· Jimmy Smith : Cool Blues (1958) Blue Note 7 84441 2

· Tina Brooks : Minor Move (1958) Blue Note Connoisseur 59246

· Kenny Burrell : Blue Lights, Vol. 1 & 2 (1958) Blue Note 57184 (2CD)

· Kenny Burrell : At the Five Spot Cafe (1959) Blue Note 7 46538 2

· Freddie Hubbard : Open Sesame (1960) Blue Note 7 84040 2

· Freddie Redd & Howard McGhee : Music from ‘The Connection’ (1960) Boplicity 109

· Freddie Redd : Shades of Redd (1960) Blue Note Connoisseur 21738

· Tina Brooks : True Blue (1960) Blue Note Connoisseur 28975

· Jackie McLean : Jackie’s Bag (1960) Blue Note 7 46142 2

· Tina Brooks : Back to the Tracks (1960) Blue Note Connoisseur 21737

 

Pour compliquer encore un peu plus les choses, peu de ces disques sont aisés à débusquer car ils correspondent à des références que Blue Note ne juge pas nécessaire de maintenir disponibles en permanence. Quant aux « Connoisseur », en quantité limitée, ils se sont raréfiés. Les versions japonaises de Toshiba-EMI arrivent parfois jusqu’au Vieux Continent. De la patience, donc, et passages de commande seront parfois nécessaires. Mais le jeu en vaut la chandelle.