Charles Thomas :
Un légendaire inconnu
(article paru dans So What, n°40, mai 2000)
Les journaux l'appelaient "l'agent secret du jazz", "le Musicien des musiciens", "le génie discret du piano jazz". Quant au pianiste James Williams, il le désignait comme "un trésor musical de premier ordre" et son comparse Mulgrew Miller affirmait qu'il était "un modèle d'excellence pour les nouvelles générations de musiciens". Cet inconnu à qui l'on attribue sans réticence tant d'éloges se nommait Charles Thomas.
A Little-Rock où il vivait dans l'Arkansas depuis des années, Charles possédait trois Cadillac, dont une hors d'usage. Les autres roulaient peu, leur propriétaire n'ayant à accomplir comme trajet que celui qui allait de son domicile au bar de l'Holiday Inn, où 365 jours par an, il se produisait de 5 à 9. Son producteur, Xavier Felgeyrolles, qui eut l'occasion de lui rendre visite, raconte que les factures s'accumulaient sans qu'il semblât les voir. Thomas se perdait dans les aéroports, ratait les correspondances, vivait dans une sphère où les contraintes matérielles ne pénétraient pas.
La démarche frêle, le regard ailleurs, la parole difficile, Charles Thomas paraissait insaisissable. Son répertoire était un ramassis de feuilles volantes écornées, où étaient griffonnées quelques successions d'accords illisibles. A chaque concert, Sir Charles les sortait de la poche de sa veste, un peu plus chiffonnées que la fois précédente, un peu moins que la suivante. Et pourtant, installé devant le clavier, ce vieillard si fragile se métamorphosait en jeune homme au toucher fin et dynamique, au phrasé fluide et ample, qui fascinait son public et ranimait du bout des doigts toute l'histoire du jazz. Charles Thomas n'eut qu'une vie. Il en fit de la musique.
Né en janvier 1935 à Memphis, Thomas enfant a longtemps tenu l'orgue pendant les cérémonies que dirigeait quotidiennement son père, le Révérend Charles E. Thomas. Il arrivait parfois, sous la direction d'un autre prêtre, qu'on interrompît l'office pour laisser jouer le prodige. De son adolescence, il a raconté comment plutôt que de folâtrer auprès des filles, il passait son temps libre dans la salle de concert du lycée, à observer un jeune condisciple qui déjà jouait sur le piano des accords inédits. Il se nommait Phineas Newborn. Les deux adolescents finirent par sympathiser : "Il se mettait à un bout clavier, côté grave, et moi je prenais le côté de l'aigu. Il m'a appris comment jouer à deux mains, comment garder le fil de la mélodie et comment associer mes idées."
Après des années passées l'oreille rivée au poste de radio et des heures à disséquer les jeux d'Oscar Peterson, Bud Powell, George Shearing, Thelonious Monk, le jeune Thomas développa une aisance et une connaissance de la musique qui en firent rapidement une valeur sûre parmi les jeunes jazzmen de Memphis, autant qu'un George Coleman, un Harold Mabern ou un Frank Strozier, musiciens appelés, eux, à se faire un nom à New York. Quiconque était de passage dans la ville savait qu'il pouvait compter sur lui et Thomas travailla dans les années 55-65 avec les meilleurs, se rendant parfois à Detroit ou Chicago à l'appel de l'un d'eux : Freddie Hubbard, Woody Shaw, Junior Cook, Eddie Harris, Johnny Griffin, Charlie Rouse, Frank Foster... On ne les citera pas tous, car la liste est longue, et l'on ne nous croirait pas. La légende dit qu'il joua aussi un temps avec Coltrane. Plus d'un fut impressionné par son talent. Le guitariste Herb Ellis, qui accompagna longuement Oscar Peterson, ne tarissait pas d'éloge à son propos. Certains, comme Yusef Lateef ou Kenny Burrell essayèrent de le convaincre de les suivre à New York. En vain. Ou peut-être y alla-t-il, mais, effrayé par les conditions dans lesquelles jouaient les jazzmen et ayant une famille à charge, Charles préféra revenir dans un Sud où la célébrité ne l'atteindrait pas mais où sa vie ne serait pas ruinée par la déchéance et le mépris. Sans doute avait-il aussi en mémoire le triste destin de son ami Phineas.
Quelle fut exactement sa carrière durant toutes ces années, il est du coup difficile de le définir. Charles Thomas se confiait peu. Tout juste sait-on qu'il accompagna pas mal de vocalistes, dont Tony Bennett, et qu'à la mort de Duke Ellington, plusieurs membres de l'orchestre qui tentait de survivre lui demandèrent d'occuper la place du maître derrière le clavier, tant le pianiste de Memphis était connu pour son aisance à pasticher les autres. Mais l'engagement ne dura pas : Thomas en eut vite assez de "faire du Duke Ellington" ; il voulait faire "du Charles Thomas". Memphis était une ville de musique et les occasions de jouer ne manquaient pas. Bref, il mena sa carrière en dehors des chemins balisés, acquérant une réputation solide, construite sur le bouche à oreille de musicien à musicien, développant à l'écart son propre style et une culture immense. On prétendait que sa mémoire gardait le souvenir de 1500 standards.
Charles Thomas aurait pu terminer sa vie ainsi, comme un vieil original qu'à l'occasion Dave Brubeck passait écouter au grand étonnement de certains, si en 1992 un autre pianiste issu de Memphis ne s'était efforcé de le tirer hors de sa tanière : James Williams. De quinze ans son cadet, Williams fait partie, avec Mulgrew Miller et Donald Brown, du renouveau de la tradition pianistique de Memphis. Sensiblement du même âge, tous trois ont fait leur apprentissage ensemble à l'écoute des maîtres "locaux" de l'instrument : Phineas Newborn, Harold Mabern et Charles Thomas. Mais autant Newborn, reclus, et Mabern, sans arrêt sur la route, se faisaient rares en club, autant Charles Thomas était actif sur place. Mulgrew Miller se souvient que, jeune étudiant, le premier soir de son arrivée à Memphis, c'est Charles que son ami James Williams lui fit découvrir. Ils apprirent, en l'écoutant, toute la tradition de l'instrument et s'en souviennent avec un respect de disciples.
C'est grâce à Williams, donc, et au label Space Time, que le monde a pu découvrir peu de temps avant sa disparition, ce pianiste que l'on peut sans hésitation ranger aux côtés des Roland Hanna, Red Garland, Tommy Flanagan, Elmo Hope ou Gildo Mahones. Des musiciens pour qui l'art du piano a toujours été lié à celui de l'interprétation des standards sans cesse parcourus, visités comme de vieilles connaissances, avec une familiarité qui garde sa réserve tout en cherchant chaque fois à surprendre. Le répertoire de Charles Thomas se partageait entre thèmes rabâchés et standards ignorés, morceaux de musiciens négligés (Roland Alexander, Leroy Vinnegar, Tadd Dameron...) et compositions attachées à des légendes du jazz que, dans une autre vie, il aurait peut-être côtoyés de plus près (Rollins, Miles, Coltrane, Gillespie...), qu'il s'appropriait tous avec une étonnante facilité.
Comme échappé des années 50, mais laissait entrevoir une curiosité pour les pianistes de la décennie suivante, Charles Thomas avait sa manière à lui de faire sonner le piano, très clair, grâce à un toucher d'une grande douceur, qui donnait un tour joyeux à chaque note. Fascinantes par leur amplitude, les phrases de ses improvisations possèdent une indéfectible cohérence où chaque note semble exactement la bonne, comme si les années de musique avaient séparé à jamais en lui le superflu du nécessaire. Gardant le fil malgré de longues digressions, construisant sans hésitation son propos sur de très amples séquences, passant allègrement de la promenade à la joyeuse cavalcade, sa main droite évoque la course sans fin d'un Petit Poucet semant des notes dans son dos sans jamais se retourner. Pas d'avalanche, ni de bavardage, Thomas jouait du piano sans répit et sans esbroufe, presque naturellement.
A force de persuasion, James Williams a mené son aîné jusqu'à New York. Engagements au Bradley's, concert au Carnegie Hall sous le titre World of Piano, ses prestations lui ont valu l'admiration de ses confrères Kenny Barron et Marian McPartland, qui l'a convié dans son émission sur la National Public Radio. Mais surtout, Williams a organisé des sessions d'enregistrement qui permettent aujourd'hui de juger du talent inouïe de ce musicien de légende.
Et puis Charles Thomas s'est éteint. Malade depuis quelques temps, il ne s'était jamais astreint aux prescriptions des médecins. La reconnaissance tardive n'avait rein changé à son quotidien. Sans doute son monde ne coïncidait-il pas exactement avec le nôtre, et, tel Monk ou Bud, Sir Charles Thomas a passé les derniers années de sa vie au cœur de la musique, là où surgit un son mystérieux qui se convertit en notes de pure chanson.
© Vincent Bessières
Charles Thomas aurait participé dans les années 50 à des sessions avec divers groupes du Tennessee sans qu'on puisse aujourd'hui en trouver trace. Ses premiers enregistrements sous son nom datent de 1992. Cette année-là, à l'initiative de James Williams, Thomas participa à deux sessions réunissant la fine fleur des jazzmen originaires de la ville : Memphis Convention (DIW) qui offre la seule occasion de l'entendre en quintet et sextet, et la Memphis Piano Convention où il figure en solo sur deux titres. Thomas apparaît aussi dans A Season of Ballads (Space Time), dont il partage la vedette avec Donald Brown et Harold Mabern.
Charles Thomas est retourné en studio en 1994 pour graver ce qui est à ce jour son meilleur disque. Epaulé par rien de moins que Ron Carter (b) et Billy Higgins (dm) et pas déstabilisé une seconde, il se montre d'une limpidité et d'une fermeté de style uniques : The Finishing Touch ! (Space Time). En outre, un superbe concert de son trio avec Essiet Essiet (b) et le magnifique Ben Riley (dm) a été saisi en 1997 au cours de l'une de ses rares tournées : Live in Europe (Space Time).
Paraissant ce mois-ci, The Legend of Charles Thomas (Space Time) présente une session en studio inédite, datant de 1992, avec Ray Drummond (b) et Alan Dawson, le batteur qui accompagna avec la même pertinence Dave Brubeck et Jaki Byard. Le pianiste est, une fois encore, époustouflant.
A voir, le site de Space Time Records