(article paru dans So What, n°39, avril 2000)
Longtemps, par la faute de producteurs peu sourcilleux, les enregistrements Columbia du premier quintet de Miles Davis ont été mal représentés. Alors que Fantasy rééditait sans chichi les albums précédents sous étiquette Prestige, CBS, qui n’avait cure du jazz, se signalait par des éditions lacunaires, aux pochettes tronquées et aux recoupements hasardeux, qui faisaient le désespoir des milesophiles. La concurrence entre les versions américaines, européennes et japonaises déroutait les néophytes et l’insouciance éditoriale excitait les fantasmes concernant les archives inexploitées de la firme. Ce n'est qu'à partir de 1995 avec le lancement de la publication, en plusieurs volumes, raisonnés et exhaustifs, des Columbia Recordings du trompettiste, que progressivement toute une œuvre s'est vue traitée avec la déférence qu'elle mérite.
Le coffret qui paraît ce mois-ci est le quatrième, après Miles Davis & Gil Evans, Miles Davis Quintet 1965-’68 et The Complete Bitches Brew Sessions (il leur est en fait chronologiquement antérieur puisqu’il court d’octobre 1955 à mars 1961). Sont rassemblés ici tous les enregistrements "officiels" que Miles Davis réalisa en compagnie de John Coltrane pour Columbia. Toutefois, c’est un peu fausser les perspectives que présenter les choses sous le titre, Miles Davis with John Coltrane, qui place les deux hommes de plain-pied car à cette époque il n'en était rien. Loin d’être déjà lui-même, mais plutôt dans son plein devenir, le saxophoniste était le musicien le moins connu du groupe et son intégration ne s’était pas faite sans mal, le trompettiste ne l’engageant que sur la recommandation du batteur Philly Joe Jones, faute de pouvoir s’associer Sonny Rollins. Miles Davis devenait une figure dans le monde du jazz, respectée pour sa position (dauphin du Bird, père du Cool, prince des jeunes boppers), influençant les autres trompettistes, alors que Coltrane commençait à s'engager dans une voie (où n'aurait de cesse de le pousser Miles et le tirer Monk) au bout de laquelle il s'épanouirait définitivement - en quittant le groupe de Davis.
Pour lors, donc, le leader, qui dirige toutes ces sessions d'une main de maître, c'est Miles, non seulement parce qu'il n'est pas du genre à partager la vedette, mais surtout parce que c'est lui qui confère au groupe sa puissance, lui qui sait mener ses hommes au-delà de leur excellence, jusqu'au point où leurs individualités se désagrègent au profit du seul talent - à l'état pur. En 1955, le pianiste Red Garland, le contrebassiste Paul Chambers et le batteur Philly Joe Jones forment une rythmique de poids. Lorsque Miles les a choisi, il a voulu frapper un grand coup en prenant les meilleurs. Même chose quand il engage fin 1957 le saxophoniste alto Cannonball Adderley. Coltrane n'intervient dans cet ensemble, tout du moins au départ, que comme l'une des voix qui forgent le son du groupe.
Il n'y a pas de doute, lorsqu'on écoute les titres correspondant aux albums Round About Midnight et Milestones, que cet ensemble se démarque des innombrables autres formations par sa sonorité, comme avant lui les Hot Five de Armstrong ou le sextet de John Kirby. Mais le grand art, c'est que ce son - identifiable dans la seconde - s'édifie à partir de ce qui rend les musiciens uniques sans les assujettir à l'unité qui les rassemble. Le son est là pendant le thème, comme ramassé, puis chacun s'écarte pour être pleinement lui-même. On entend Adderley qui fait gicler les notes de son alto, Coltrane qui déploie ses "nappes de son", les rimshots de Philly Joe Jones qui claquent, Garland qui dépose ses block chords, et Chambers qui enjambe sans fin le vide, juste pour le plaisir de marcher. Miles, lui, joue à cache-cache avec le silence grâce à sa sourdine Harmon, n'attaquant jamais la note de face mais l'assaillant par à-coups, en déchirant l'enveloppe, la froissant des lèvres, presque étouffée dans le grave, puis piquante dans l'aigu, devisant avec la mélodie qu'il dessine sur un mode trouble entre la caresse et la morsure. Un vampire.
Pendant les années 55-57, Miles porte le be-bop à son point d'achèvement ultime, rassemblant trois voix qui, chacune à leur manière réunissent les qualités de Parker jusqu'à les embraser : phrasé virtuose, audace harmonique, acuité rythmique et présence diffuse du blues, tel un souvenir, une obsession. Mais là où des groupes comme les Jazz Messengers recherchent une expressivité soul, Miles va plus avant dans la sophistication et ses versions des thèmes bop, "Two Bass Hit", "Ah-Leu-Cha", "Tadd's Delight", "Straight, No Chaser" et "Round Midnight", sont magnifiées jusqu'en devenir bouleversantes, qu'il s'agisse des prises en studio, nimbées d'une aurorale aura, ou en concert, marquées par plus de tension.
Et pourtant, l'existence de cet ensemble fut non seulement chaotique (du fait des querelles internes, liées à la toxicomanie de certains musiciens, mais aussi de l'investissement de Miles dans une autre musique, qu'il édifiait parallèlement en studio avec Gil Evans) mais aussi éphémère. Entre mars et mai 1958, Miles Davis passe du quintet au sextet et remplace Philly Joe Jones et Red Garland par Jimmy Cobb et Bill Evans, musiciens alors de renommée moindre mais qui vont permettre au trompettiste non plus de se parfaire dans un langage mais d'en élargir la forme en ouvrant son art à l'improvisation modale. Avec cette section rythmique allégée, notamment par la finesse aux balais du nouveau batteur, et un pianiste au jeu parfaitement délié, à la fois dans la nuance et le phrasé, le trompettiste peut s'engager définitivement dans une voie que Coltrane s'efforce depuis longtemps de dégager. Au bout du chemin sont évidemment les deux sessions impérissables du printemps 59 : Kind of Blue. Qui n'a jamais succombé à cette musique-là ?
On pénètre aujourd'hui un peu la genèse de ce disque monumental. Quelques bribes de conversation en studio, une première version de "Flamenco Sketches", et un départ manqué, une minute vingt-cinq secondes d'un "Freddie Freeloader" suspendu à jamais, existent pour nous assurer que les créateurs de cette musique d'une inépuisable et insondable beauté n'étaient pas des dieux.
© Vincent Bessières